CHAPITRE IV

Le roi Kheva de Drasnie était de mauvais poil, ce matin-là. Il avait surpris, la veille au soir, une conversation entre sa mère et un envoyé du roi Anheg de Cherek, et il ne pouvait évidemment pas raconter à sa chère maman qu’il avait en quelque sorte écouté aux portes ; il devrait attendre pour aborder le sujet qu’elle en parle la première, ce qui paraissait fort improbable. Il était donc très en rogne.

Il faut dire que le roi Kheva n’était vraiment pas du genre à fourrer normalement son nez dans les affaires personnelles de sa mère. C’était un garçon profondément honnête et bien élevé. Mais il n’était pas drasnien pour rien, et il partageait avec ceux de sa race une caractéristique fondamentale que l’on désignera, faute de mieux, sous le terme de curiosité. S’il arrive à tout le monde de se montrer curieux, chez les Drasniens, ce trait de caractère frise l’obsession. D’aucuns prétendent que c’est cette soif de connaissance qui a porté l’espionnage au rang d’industrie nationale ; d’autres soutiennent avec une égale force que ce sont des générations passées à fouiner qui ont affiné à ce point la curiosité naturelle des Drasniens. C’est l’éternelle histoire de l’œuf et de la poule. Tout petit déjà, Kheva s’amusait à suivre discrètement les espions officiels de la cour. C’est ainsi qu’il avait découvert certain placard secret dissimulé derrière le mur est du boudoir maternel. Il lui arrivait de se faufiler dans ce réduit pour se tenir au courant des affaires d’Etat et autres sujets intéressants. Il était le roi, après tout, il avait donc parfaitement le droit de se tenir informé, et il se disait qu’en espionnant il apprenait ce qu’il devait savoir en épargnant à sa mère le mal de le lui dire. Kheva était un garçon plein de délicatesse.

Bref, la conversation en question portait sur la mystérieuse disparition du Comte de Trellheim, de son bâtiment, l’Aigle des mers, et de plusieurs individus dont Unrak, le propre fils de Trellheim.

Barak, le comte de Trellheim, passait dans certains milieux pour un personnage peu recommandable, et ceux qui avaient disparu avec lui ne valaient pas plus cher. En résumé, les rois d’Alorie s’arrachaient les cheveux à l’idée des catastrophes que pouvait déclencher un Barak en telle compagnie, lâché sur Dieux seuls savaient quels océans.

Mais ce n’était pas le potentiel catastrophique de cette équipée qui ennuyait le jeune roi Kheva ; c’était le fait que son ami Unrak ait été convié à y participer et pas lui. L’injustice de cette mise à l’écart lui faisait l’effet d’une brûlure cuisante. Le fait qu’il soit roi semblait l’exclure automatiquement de tout ce qui pouvait présenter le moindre danger. Le monde entier se donnait un mal fou pour qu’il reste sain et sauf, mais Kheva se fichait pas mal de rester sain et sauf. La santé et la sécurité étaient des choses ennuyeuses, et Kheva était à un âge où n’importe quoi valait mieux que de s’ennuyer.

C’est dans ces dispositions d’esprit qu’il parcourait, tout de rouge vêtu, par ce froid matin d’hiver, les couloirs de marbre du palais de Boktor. Il s’arrêta devant une tenture murale, fit mine de l’examiner avec intérêt et, lorsqu’il fut aussi sûr qu’on pouvait l’être en Drasnie que personne ne le regardait, il se glissa derrière, puis dans le réduit ci-devant mentionné.

Sa mère s’entretenait avec Vella, la Nadrake, et son ami Yarblek, le rugueux associé du prince Kheldar. Vella mettait le roi Kheva mal à l’aise. Elle éveillait en lui des sensations qu’il n’était pas prêt à affronter et il s’arrangeait généralement pour l’éviter, alors que Yarblek pouvait être assez amusant. Il parlait d’une façon abrupte, souvent colorée, et pimentée de jurons que Kheva n’était pas censé comprendre.

— Ils finiront bien par réapparaître, disait Yarblek en tournant comme un ours en cage. Barak s’ennuyait, c’est tout.

— Je m’en ferais moins s’il s’ennuyait tout seul, rétorqua la reine Porenn. C’est le fait que son désœuvrement ait tourné à l’épidémie qui m’inquiète. Les acolytes de Barak ne sont pas les hommes les plus fiables du monde.

— Je les connais, et je dois dire que vous n’avez pas tort. Je vais demander à mes gens de les tenir à l’œil.

— Ecoutez, Yarblek, j’ai le meilleur service de renseignements du monde.

— Peut-être, Porenn, mais nous avons, Silk et moi, plus d’hommes que vous, et dans des endroits dont Javelin ne connaît même pas le nom. Bon, Vella, tu restes ici ou tu rentres au Gar og Nadrak avec moi ?

— En hiver ? protesta Porenn.

— Elle n’aura qu’à se couvrir un peu, rétorqua Yarblek avec un haussement d’épaules.

— Bon, et qu’est-ce que tu veux faire là-bas ? soupira la danseuse nadrake. Je me vois mal passer l’hiver au coin du feu à t’écouter parler boutique.

— Je pense que nous ferions bien d’aller à Yar Nadrak. Les hommes de Javelin ont apparemment du mal à découvrir ce que mijote Drosta. A moins…, fit-il en interrompant ses déambulations pour regarder la petite reine de Drasnie entre ses paupières étrécies. A moins qu’ils n’aient appris quelque chose dernièrement et que je ne sois pas encore au courant…

— Voyons, Yarblek, comment pouvez-vous imaginer que je vous ferais des cachotteries ? se récria vertueusement Porenn.

— Oh, je n’ai pas besoin de me forcer pour ça. Si vous savez quelque chose, dites-le-moi ; ça m’éviterait de faire le voyage pour rien. Yar Nadrak n’est pas un endroit très agréable en hiver.

— Je ne sais rien encore, répondit-elle gravement.

— Ça ne m’étonne pas, marmonna le Nadrak. Les Drasniens ont trop l’air de ce qu’ils sont pour passer inaperçus à Yar Nadrak. Alors ? fit-il en regardant Vella.

— Pourquoi pas ? acquiesça-t-elle. Ne le prenez pas mal, Porenn, mais votre projet de faire de moi une dame commence à me tourner la tête. Vous vous rendez compte qu’hier je suis sortie de ma chambre avec une seule dague ? Un peu de gnôle et d’air frais me remettront les idées en place.

— Essayez de ne pas oublier tout ce que je vous ai appris, soupira la petite reine de Drasnie.

— J’ai bonne mémoire ; je sais faire la différence entre Boktor et Yar Nadrak. Déjà, ça sent moins mauvais ici.

— Vous pensez rester longtemps partis ? demanda Porenn.

— Bof, un mois ou deux, répondit le Nadrak. Je préférerais arriver à Yar Nadrak par un chemin détourné, histoire de faire la surprise à ce cher Drosta.

— Pourquoi pas ? murmura la reine. Oh, Yarblek, juste une petite chose, ajouta-t-elle plus fermement. J’aime beaucoup Vella. Ne faites pas l’erreur de la vendre au Gar og Nadrak. Je serais très fâchée.

— Qui en voudrait ? rétorqua Yarblek avec un immense sourire, en esquivant machinalement la dague vers laquelle Vella ne pouvait manquer de tendre la main.

 

Salmissra l’Eternelle n’avait jamais considéré Adiss, son Chef Eunuque, avec autant de dégoût que ce matin-là. A l’incompétence, ce minable ajoutait la négligence. On aurait pu lire le menu de la semaine sur sa robe iridescente et des petits poils raides hérissaient son crâne et sa face. Ce n’était qu’un opportuniste, se dit-elle. Depuis qu’il avait accédé à ce poste enviable il se croyait peinard et se laissait complètement aller. Il abusait des drogues les plus dures en vente sur le marché nyissien et se présentait souvent devant elle dans un état voisin du somnambulisme. Le pire, c’est qu’il était fâché avec l’eau, et sous ce climat torride, ça ne pardonnait pas. Avec toutes les drogues qu’il prenait, il répandait une odeur fétide, et la Reine des Serpents qui palpait l’air de sa langue frémissante n’avait pas seulement l’impression de le sentir mais aussi de le goûter…

Il se traînait sur les dalles de marbre, devant son estrade, en lui racontant de sa voix nasale, pleurnicharde, un détail insignifiant. Le Chef Eunuque n’avait que des problèmes dérisoires, les soucis majeurs lui passant bien au-dessus de la tête. Avec la concentration inepte d’un débile mental, il s’étendait sur des broutilles, leur donnait une importance disproportionnée et les présentait comme si elles revêtaient une importance cruciale. La Reine des Serpents le soupçonnait d’ignorer l’existence même de la plupart des dossiers auxquels il aurait dû se consacrer.

— Ça suffit, Adiss, chuinta Salmissra, ses anneaux crissant inlassablement sur le divan qui était son trône.

— Mais, ma Reine…, protesta l’eunuque, enhardi par la demi-douzaine, au moins, de drogues qu’il avait prises depuis le petit déjeuner. Cette affaire est d’une extrême gravité.

— Pour toi, peut-être. Moi, elle m’indiffère complètement. Engage un assassin pour couper la tête du Satrape et finissons-en.

— M-mais, Eternelle Salmissra, couina-t-il en ouvrant de grands yeux horrifiés, le Satrape est un pivot de la sécurité du royaume.

— Le Satrape est un petit fonctionnaire servile qui te graisse la patte pour conserver son poste. Il ne sert à rien. Dépose-le et apporte-moi sa tête comme preuve de ton obéissance et de ta dévotion absolues.

— S-sa tête ?

— Oui, Adiss, la partie du corps où il y a les yeux, siffla-t-elle sardoniquement. Ne te trompe pas ; ne m’apporte pas un pied à la place. Allez, va-t’en.

Il recula vers la porte d’une démarche chancelante, en se fendant d’une génuflexion tous les deux pas.

— Oh, Adiss, ajouta Salmissra. Ne te présente plus devant moi avant d’avoir pris un bain. Tu pues, précisa-t-elle comme il la regardait bouche bée, sans comprendre. Ton odeur me lève le cœur. Maintenant fiche le camp.

Il s’enfuit.

Oh, mon Sadi, soupira-t-elle intérieurement. Où es-tu ? Pourquoi m’as-tu abandonnée ?

 

Ce matin-là, Urgit, le monarque du Cthol Murgos, était assis bien droit, dans un joli pourpoint bleu, sur son monstrueux trône du Drojim, le palais royal. Javelin soupçonnait secrètement la jeune épouse d’Urgit d’être pour beaucoup dans le changement de tenue – habillement et attitude – du roi des Murgos. Urgit n’avait pas très bien encaissé le choc consécutif au mariage. Il avait toujours l’air un peu hébété comme si quelque chose avait profondément bouleversé son existence.

— Telle est, Majesté, notre appréciation de la situation actuelle, fit Javelin en manière de conclusion. Kal Zakath a tellement réduit ses forces ici, au Cthol Murgos, que vous pourriez aisément repousser les Malloréens à la mer.

— C’est facile à dire, Margrave Khendon, répondit Urgit avec quelque aigreur. Mais je ne vois pas les Aloriens engager des forces pour participer au coup de balai.

— Votre Majesté soulève là un point délicat, concéda Javelin, la cervelle en ébullition. Nous avons accepté d’entrée de jeu de voir en l’empereur de Mallorée un ennemi commun, mais les millénaires d’inimitié qui ont opposé les Aloriens et les Murgos ne peuvent être effacés en une nuit. Voudriez-vous vraiment voir une flotte cheresque patrouiller le long de vos côtes, ou une mer de cavaliers algarois déferler sur les plaines de Cthan et de Hagga ? Les rois d’Alorie et la reine Porenn seraient assurément prêts à l’ordonner, mais les hommes de terrain risqueraient d’interpréter les directives royales d’une façon plus conforme à leurs préjugés. Et il est à craindre que vos généraux ne se… disons, méprennent sur vos instructions en voyant une horde d’Algarois leur foncer dessus.

— Ce n’est pas faux, convint Urgit. Et les légions tolnedraines ? Les relations ont toujours été bonnes entre la Tolnedrie et le Cthol Murgos.

Javelin toussota délicatement et jeta un rapide coup d’œil circulaire, comme à l’affût des oreilles indiscrètes. Il était dans ses petits souliers. Cet Urgit se révélait beaucoup plus astucieux que prévu. Il était fuyant comme une anguille et donnait par moments l’impression de lire dans ses pensées de Drasnien pourtant rompu à l’art d’entortiller son adversaire.

— J’espère que ça restera entre nous, Majesté ? murmura-t-il d’une voix presque inaudible.

— Vous avez ma parole, Margrave, répondit Urgit sur le même ton. Encore qu’il faille vraiment manquer d’idée pour faire confiance à un Murgo, et à un membre de la Dynastie Urga, qui plus est : vous savez bien qu’on ne peut pas se fier aux Murgos, et que tous les Urgas sont fous.

Javelin se rongea un ongle. Il commençait à se dire qu’il avait affaire à forte partie.

— Nous avons reçu des nouvelles fort inquiétantes de Tol Honeth. Vous savez comment sont les Tolnedrains : toujours prêts à voler au secours de la victoire.

— Pour ça oui ! s’esclaffa Urgit. Le jour où Taur Urgas, mon défunt et peu regretté père, se laissa tomber à quatre pattes par terre et se mit à ronger les pieds des meubles à la réception des dernières propositions de Ran Borune compte au nombre de mes meilleurs souvenirs d’enfance !

— Comprenons-nous bien, Majesté. Je ne veux pas dire que l’empereur Varana lui-même est en cause, mais certains nobles tolnedrains et non des moins influents ont pris contact avec Mal Zeth.

— Ça, c’est plutôt ennuyeux. D’un autre côté, Varana contrôle ses légions. Et tant qu’il est opposé à Zakath, nous pourrons dormir tranquilles.

— En effet. Tant que Varana est en vie.

— Envisageriez-vous la possibilité d’un coup d’Etat ?

— Rien n’est impossible, Majesté. Votre propre royaume en est la vivante preuve. Les grandes familles du nord de la Tolnedrie en veulent à mort aux Borune et aux Anadile du tour qu’ils leur ont joué en mettant Varana sur le trône. S’il arrivait quelque chose à Varana et si un Vordue, un Honeth ou un Horbite lui succédait, nous ne pourrions plus être sûrs de rien. Une alliance entre Mal Zeth et Tol Honeth constituerait un véritable désastre tant pour les Murgos que pour les Aloriens. Mais le plus grave, ce serait qu’une telle alliance demeure secrète, que les légions tolnedraines entrent en force au Cthol Murgos et qu’elles reçoivent tout à coup pour instruction de changer de camp. Vous seriez pris en tenailles entre les Tolnedrains et les Malloréens. Et vous cesseriez pour longtemps de dormir sur vos deux oreilles.

Urgit réprima un frisson.

— Compte tenu des circonstances, Majesté, je me permettrai de vous suggérer la conduite suivante. Premièrement, reprit suavement Javelin en comptant sur ses doigts, l’occupation malloréenne au Cthol Murgos s’est grandement allégée. Deuxièmement, une présence alorienne à l’intérieur de vos frontières ne semble ni nécessaire, ni même souhaitable. Vos troupes devraient largement suffire à repousser les Malloréens hors du royaume et nous serions mal avisés de provoquer une confrontation accidentelle entre votre peuple et le nôtre. Troisièmement, la situation politique est tellement confuse en Tolnedrie qu’il paraît extrêmement risqué de faire entrer les légions ici.

— Dites donc, Khendon, grinça Urgit, vous êtes venu à Rak Urga avec toutes sortes d’histoires alléchantes d’alliances et d’intérêts communs, et dès qu’il est question de mettre des hommes sur le champ de bataille, vous vous dégonflez. Pourquoi me faites-vous perdre mon temps ?

— La situation a changé depuis que nous avons amorcé les négociations, Majesté, répondit Javelin. Nous ne nous attendions pas à un retrait des forces malloréennes d’une telle ampleur, et nous ne pouvions assurément pas prévoir l’instabilité politique en Tolnedrie.

— Et qu’est-ce que je retire de tout ça, moi ?

— Que pensez-vous que Kal Zakath fera à la seconde où il entendra dire que vous marchez sur ses places fortes ?

— Il fera demi-tour et il renverra sa saloperie d’armée au Cthol Murgos.

— A travers une flotte cheresque ? insinua Javelin. Il s’y est risqué juste après Thull Mardu, et il n’a pas oublié comment le roi Anheg et ses têtes brûlées ont envoyé ses navires par le fond – avec tous les hommes qui étaient à bord.

— C’est vrai, concéda Urgit d’un ton méditatif. Vous pensez qu’Anheg accepterait de faire le blocus de la côte orientale afin d’empêcher l’armée de Zakath de revenir ?

— Je crois qu’il ne demanderait pas mieux. Les Cheresques prennent un plaisir enfantin à couler les bateaux des autres.

— Il lui faudrait des cartes pour contourner la pointe sud du Cthol Murgos.

— Hem… Nous en avons déjà, Majesté, fit Javelin en toussotant d’un air d’excuse.

— Ce coup-ci, Khendon, ça suffit ! s’exclama Urgit en flanquant un coup de poing sur l’accoudoir de son trône. Vous êtes ici en mission diplomatique, pas pour nous espionner.

— C’était juste pour ne pas perdre la main, Majesté, répondit-il d’une voix atone. Bien, en plus d’une flotte cheresque dans la Mer du Levant, nous serions prêts à positionner la cavalerie algaroise et les hallebardiers drasniens sur les frontières nord et ouest de Goska et sur la frontière nord-ouest d’Araga, ce qui aurait pour effet d’interdire toute retraite aux Malloréens prisonniers du Cthol Murgos, de couper la route d’invasion favorite de Kal Zakath vers le Mishrak ac Thull et d’empêcher les légions tolnedraines d’entrer, dans l’éventualité d’un accord entre Tol Honeth et Mal Zeth. De la sorte, tout le monde défendrait plus ou moins son propre territoire et les Cheresques empêcheraient les Malloréens de prendre pied sur le continent, pour notre plus grande satisfaction à tous.

— Ça aurait aussi pour effet d’isoler totalement le Cthol Murgos, objecta Urgit, faisant valoir le seul argument que Javelin espérait passer sous silence. J’épuise mon royaume à tirer les marrons du feu, après quoi les Aloriens, les Tolnedrains, les Arendais et les Sendariens pourraient entrer ici comme chez eux et éliminer toute présence angarake du continent occidental.

— Vous avez des alliés, Majesté : les Nadraks et les Thulls.

— Je vous propose un marché, fit sèchement Urgit. Vous me donnez les Arendais et les Riviens et vous pouvez prendre tous les Thulls et tous les Nadraks que vous voulez.

— Je pense qu’à ce stade, Majesté, il faut que je reprenne contact avec Boktor afin de demander des instructions. J’ai déjà outrepassé mes prérogatives.

— Transmettez mes salutations à Porenn. Et dites-lui que je souhaite tout le bien du monde à un parent commun.

Javelin se sentait beaucoup moins sûr de lui lorsqu’il quitta la salle du palais.

 

L’Enfant des Ténèbres avait brisé tous les miroirs du Temple grolim de Balasa où elle avait établi son quartier général. Son visage commençait à être atteint. En contemplant son reflet, ce matin-là, elle avait vu des lumières graviter sous la peau de ses joues et de son front. Elle avait alors fracassé le miroir qui les lui avait révélées, et tous les autres après. Puis elle avait contemplé avec horreur l’entaille qu’elle s’était faite à la main. Les lumières étaient même dans son sang. Elle songea avec amertume à la joie sauvage qui s’était emparée d’elle quand elle avait lu pour la première fois les paroles prophétiques : « Car en vérité l’Enfant des Ténèbres sera élevé au-dessus de la multitude et glorifié par la lumière des étoiles. » La lumière des étoiles n’était ni un halo ni un nimbe étincelant. C’était une maladie qui l’envahissait sournoisement, implacablement.

Les lumières tourbillonnantes n’étaient pas seules à la dévorer. Il lui semblait que ses pensées, ses souvenirs et même ses rêves cessaient de lui appartenir. Elle faisait toujours le même cauchemar, dont elle se réveillait en hurlant : elle avait l’impression de planer, insensible à tout, désincarnée, dans un néant inimaginable, et de regarder, indifférente, tournoyer une étoile géante précipitée dans une course erratique, une étoile qui devenait immense et s’embrasait comme si elle se ruait en frémissant vers une extinction inévitable. D’abord imperceptible, le frémissement de l’étoile désaxée devint un tremblement violent. La conscience désincarnée, asexuée, qui dérivait dans le néant éprouva alors un vague picotement d’intérêt puis une inquiétude croissante. Ce n’était pas bien. Ce n’était pas ce qui était prévu. C’était pourtant arrivé. L’explosion de la géante rouge avait eu lieu à un endroit où elle n’était pas censée se produire. Et parce qu’elle avait eu lieu au mauvais endroit, d’autres étoiles avaient été prises dans l’explosion. Une incommensurable boule d’énergie en expansion engloutit soleil après soleil jusqu’à ce qu’une galaxie entière ait été anéantie.

La conscience qui hantait le néant éprouva une épouvantable distorsion lorsque la galaxie explosa. Ce fut pendant un moment comme si elle existait en plusieurs endroits à la fois. Puis elle cessa d’être une unique entité.

— Cela ne doit pas être, fit la conscience, d’une voix silencieuse.

— En vérité, répondit une autre voix inaudible.

Voilà l’horreur qui amenait Zandramas à se réveiller en hurlant, nuit après nuit : l’impression d’une autre présence alors que, jusque-là, il y avait toujours eu la solitude parfaite, absolue, d’une éternelle unité.

L’Enfant des Ténèbres tentait de chasser ces pensées, ces souvenirs, si l’on veut, lorsqu’on frappa à la porte de sa chambre. Elle releva le capuchon de sa robe pour dissimuler son visage.

— Oui ? répondit-elle hargneusement.

C’était le grand prêtre du Temple.

— Naradas est parti, Sainte Sorcière, annonça-t-il. Vous aviez demandé qu’on vous prévienne.

— Très bien, répondit-elle platement.

— Un messager est arrivé de l’ouest, reprit l’homme. Un Grolim du Ponant, un grand prêtre, a débarqué sur la côte ouest de Finda et traverse la Dalasie en direction de Kell.

Zandramas en éprouva une vague satisfaction.

— Bienvenue en Mallorée, Agachak, fit-elle dans une sorte de ronronnement. Je t’attendais…

 

Il y avait du brouillard, ce matin-là, autour de la pointe sud de l’île de Verkat, mais Gart le pêcheur connaissait ces eaux comme sa poche. Il leva l’ancre aux premières lueurs de l’aube et prit le large en se guidant sur le balancement des vagues et l’odeur de la terre, derrière lui. De temps en temps, il cessait de ramer, remontait son filet et vidait sa prise dans la grande caisse sous ses pieds. Puis il lançait à nouveau son filet et se remettait à ramer, laissant les poissons aux flancs argentés se débattre à l’approche de la mort.

C’était un bon matin pour la pêche. Gart se fichait du brouillard. Il y avait d’autres bateaux au large, il le savait, mais dans tout ce coton il avait l’impression d’être seul au monde, que la mer était à lui, et il aimait ça.

Une imperceptible modification dans la direction du courant le mit en alerte. Il remonta ses avirons en hâte, se pencha en avant et fit tinter la cloche montée à la proue de sa barque pour avertir le navire approchant de sa présence.

Il le vit presque aussitôt. Il ne ressemblait à aucun des navires que Gart avait vus jusque-là. Il était long, énorme et en même temps élancé. Sa haute proue était ornée de sculptures compliquées. Des douzaines d’avirons sifflants le propulsaient en faisant écumer les flots. On ne pouvait se méprendre sur les raisons qui avaient présidé à la construction de ce terrible bâtiment. Gart le regarda filer en frémissant.

Un géant à la barbe rouge, vêtu d’une cotte de mailles, était appuyé au bastingage, près de la proue.

— Ça mord ? demanda-t-il d’une voix tonitruante.

— Beuh, couci-couça, répondit prudemment Gart.

Il n’était pas assez bête pour encourager l’équipage d’un aussi gros navire à tirer ses poissons de l’eau.

— Nous sommes encore loin de l’île de Verkat ? reprit le colosse à la barbe rouge.

Gart huma l’air et perçut l’odeur ténue de la terre.

— Vous l’avez presque dépassée, répondit-il. La côte s’incurve vers le nord-est à partir d’ici.

Un gaillard en armure étincelante rejoignit celui à la barbe rouge près du bastingage. L’homme en armure tenait son heaume sous le bras et il avait les cheveux noirs, ondulés.

— Tu parais, ô ami, détenir une bonne connaissance de ces eaux, dit-il dans un langage vieillot que Gart n’avait pas souvent l’occasion d’entendre. Et la promptitude avec laquelle Tu fais bénéficier autrui de Ta science témoigne d’une grande prévenance. Pourrais-Tu, d’aventure, nous indiquer le plus court chemin pour la Mallorée ?

— Ben, ça dépend. En quel endroit de la Mallorée voulez-vous aller au juste ? rétorqua le pêcheur.

— Au port le plus proche, précisa l’homme à la barbe rouge.

Gart plissa les yeux en tentant de se rappeler les détails de la carte qui prenait la poussière sur l’étagère du haut, dans sa cabane.

— Ça doit être Dal Zerba, au sud-ouest de la Dalasie. Vous n’avez qu’à mettre le cap à l’est sur dix ou vingt lieues puis reprendre au nord-est.

— A combien de temps estimes-Tu, ô ami, la durée de la traversée ? reprit l’homme en armure.

— Ça, ça dépend de la vitesse de votre vaisseau, rétorqua Gart en lorgnant l’immense bâtiment dressé au-dessus de lui. C’est à trois cent cinquante lieues à peu près, mais il faudra que vous repreniez le large pour éviter la barrière de Turim. C’est un endroit très dangereux, à ce qu’on dit, et personne n’essaie jamais de la traverser.

— Il se pourrait, Messire, que nous soyons les premiers à la braver, répondit gaiement le chevalier en regardant son ami.

Le géant à la barbe rouge poussa un soupir et se couvrit les yeux avec son énorme main.

— Non, Mandorallen, dit-il d’un ton funèbre. Si nous déchirons la coque de mon bateau sur un écueil, il faudra finir la traversée à la nage, et vous n’êtes vraiment pas en tenue pour ça.

— Qu’est-ce que c’est comme genre de bateau ? appela Gart comme le navire s’engloutissait dans la brume.

— Un vaisseau de guerre cheresque, fit la voix tonitruante avec une note de fierté. C’est le plus grand navire qui ait jamais pris la mer.

— Et comment l’appelez-vous ? hurla Gart entre ses mains en porte voix.

— L’Aigle des mers, répondit la voix fantôme.

La sibylle de Kell
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